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Dépenses militaires : gains économiques ou difficultés budgétaires durables ?

La hausse des dépenses de défense pourrait stimuler modérément l’activité économique à court terme, mais elle alourdira la charge budgétaire, tandis que ses effets sur la croissance à long terme restent incertains. Les avantages économiques ont plus de chances d’être durables si les pouvoirs publics améliorent les procédures de passation des marchés publics et mènent des réformes structurelles plus larges, parallèlement à leur programme de réarmement.

Par Ben Congrave et Young-Hyun Shin, Département des affaires économiques de l’OCDE

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De nombreux pays ont commencé à augmenter sensiblement leurs dépenses de défense. L’objectif est de renforcer la sécurité, et non d’accroître le PIB. Pourtant, il est important que les pouvoirs publics réfléchissent aux conséquences économiques d’une hausse des budgets de défense et aux moyens les plus efficaces de la mettre en œuvre. Un nouveau document de travail de l’OCDE conclut que l’augmentation des dépenses de défense devrait stimuler modérément l’activité économique à court terme, mais qu’elle aggravera aussi les tensions budgétaires sans résoudre les problèmes de croissance à long terme des pays. Au-delà de l’influence stabilisatrice de l’amélioration de la sécurité, les avantages économiques durables du réarmement sont loin d’être garantis, à moins que les États ne saisissent cette occasion pour améliorer leurs pratiques de passation des marchés publics ou pour engager des réformes structurelles connexes.

Mesurées en pourcentage du revenu national, les dépenses de défense retrouvent des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis la fin de la Guerre froide dans de nombreux pays de l’OCDE. Axées sur les achats de systèmes d’armement, les dépenses militaires récentes visent à reconstituer les stocks d’équipements et à combler les déficits de capacités consécutifs à des années de sous-investissement. En Europe, la production de munitions a augmenté, tandis que plusieurs pays rétablissent le service militaire afin d’étoffer leurs forces de réserve (notamment l’Allemagne et la France) dans un contexte de sécurité dégradée.

Les besoins en matière de défense seront en concurrence avec d’autres priorités nationales pour l’obtention de ressources, ce qui accentuera les tensions budgétaires exercées par l’augmentation des dépenses consacrées aux retraites, à la santé et aux soins de longue durée, ainsi qu’aux mesures climatiques. Les pouvoirs publics ont certes clairement expliqué la nécessité d’augmenter les budgets de la défense, mais ont été moins explicites sur la manière de les financer. Après avoir emprunté pour renforcer leur puissance militaire à la suite de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, certains pays ont depuis lors augmenté les impôts pour empêcher une accumulation rapide de la dette. Il s’agit notamment de l’Estonie, de la Lettonie et de la Pologne, des pays proches de l’objectif pour 2035 en matière de dépenses militaires proprement dites sur lequel les pays de l’OTAN se sont engagés en juin 2025, ou qui l’ont déjà dépassé. Dans d’autres cas, les plans de dépenses de défense à moyen terme n’ont pas encore été définitivement arrêtés, notamment dans les pays fortement endettés qui se sont engagés à consacrer 3.5 % de leur PIB à leurs forces armées d’ici 2035 (Belgique, Espagne, France, Italie, Portugal et Royaume-Uni, par exemple). Les règles budgétaires permettront de financer les dépenses de défense par l’emprunt au cours des prochaines années, notamment dans l’Union européenne. Néanmoins, des choix budgétaires difficiles doivent être faits si les États veulent honorer leurs engagements en matière de défense tout en maintenant la dette publique à des niveaux raisonnables.

Les conséquences économiques d’une augmentation des budgets de défense sont incertaines et varieront selon les pays. Les multiplicateurs budgétaires liés aux dépenses de défense – qui mesurent les gains de PIB cumulés sur un horizon donné par rapport à l’évolution des dépenses publiques – se situent souvent dans une fourchette comprise entre 0.6 à 1 (Ramey, 2019 ; Ilzetzki, 2025). Ces estimations donnent à penser que des gains de production sont possibles à court terme, mais au prix de certains effets d’éviction sur l’activité privée. En réalité, les conséquences dépendront de l’état de l’économie, du tissu industriel, des finances publiques et des réactions des politiques macroéconomiques face au choc. Dans un premier temps, l’activité générée par les achats militaires financés par le déficit devrait contribuer à rapprocher de leur potentiel les économies disposant de capacités inutilisées et d’une dette publique relativement faible. Toutefois, les retombées sur la croissance pourraient s’atténuer au fil du temps, car les pressions qui s’exerceront sur les ressources feront augmenter les prix et les taux d’intérêt, et les États prendront des mesures d’assainissement budgétaire.

Au sein des pays qui produisent des équipements militaires, les avantages économiques directs générés par les dépenses de défense pourraient se concentrer dans une petite partie de l’économie. Toutefois, les échanges devraient contribuer à répartir les gains à l’intérieur des pays et à l’échelle internationale. Les importations d’armes affaibliront l’effet global de stimulation de la demande induit par les dépenses publiques, surtout dans les économies dépourvues d’une industrie locale de la défense importante, mais devraient aussi contribuer à limiter les coûts immédiats du réarmement. Dans le même esprit, les mesures visant à accroître la production militaire nationale pourraient préserver les gains de production induits par les achats publics d’équipements militaires, mais pour un coût potentiellement plus élevé sur le plan budgétaire et de la productivité.

À long terme, pour que les dépenses militaires aient des effets positifs durables sur la croissance, elles doivent accroître les capacités productives de l’économie. À terme, les économies seront gagnantes si les dépenses militaires renforcent la sécurité nationale. Certains types de dépenses militaires peuvent également avoir des effets bénéfiques durables sur la productivité – lorsque, par exemple, les activités de recherche militaire aboutissent à des innovations dans les industries civiles. À contrario, les retombées pourraient être limitées si les entreprises du secteur de la défense détournent la main-d’œuvre et le capital d’usages plus productifs, notamment si cela renchérit le coût des intrants nécessaires aux activités privées de recherche et développement. Les ajustements budgétaires, essentiels dans de nombreux pays si les budgets de la défense restent élevés, pourraient neutraliser tout effet de stimulation de la croissance produit par les dépenses militaires, voire même entraîner des pertes nettes de revenu à long terme.

Une passation efficace des marchés publics sera essentielle pour que les ministères de la Défense puissent encourager l’innovation et renforcer la base industrielle de défense tout en maîtrisant les coûts de mise à niveau des capacités. De nombreuses économies avancées engagent des réformes pour accélérer et mieux coordonner les acquisitions, notamment en simplifiant les procédures complexes (Allemagne, Canada), en recourant davantage aux systèmes standard et aux accords de gouvernement à gouvernement (Pologne et États baltes), et en abandonnant les pratiques contractuelles excessivement rigides. Une coordination plus étroite entre pays, surtout en Europe, étayée par des normes harmonisées, pourrait renforcer l’efficience, favoriser les économies d’échelle et élargir les marchés pour les entreprises très productives, tout en préservant l’interopérabilité. Conjuguées à des réformes structurelles de plus large portée visant à stimuler la concurrence et à réduire les obstacles à l’entrée sur le marché, de telles mesures augmenteraient la probabilité qu’une hausse des dépenses de défense se traduise par des gains durables en termes de croissance et de niveau de vie.

Références

Conigrave, B. et Y. Shin (2026), Fiscal and macroeconomic impacts of defence spending, Documents de travail du Département des affaires économiques de l’OCDE, n° 1861, Éditions OCDE, Paris, https://dx.doi.org/10.1787/b4860378-en.

Ilzetzki, E. (2025), Guns and growth: The Economic Consequences of Defense Buildups, Kiel Institue for the World Economy, Kiel, https://hdl.handle.net/10419/311212.

Ramey, V. (2019), Ten Years After the Financial Crisis: What Have We Learned from the Renaissance in Fiscal Research?, Journal of Economic Perspectives, Vol. 33/2, https://doi.org/10.1257/jep.33.2.89.


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